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Emmanuelle Barbara, la papesse du social

Article Social | 20/10/16 | 4 min. | Emmanuelle Barbara

L'avocate spécialisée en droit social du travail, gérante du cabinet August & Debouzy, travaille sur une transformation radicale du modèle social.

Si Emmanuelle Barbara n’avait pas embrassé il y a vingt-cinq ans la profession d’avocate, elle aurait pu faire du « one-woman-show ». Il fallait la voir, le 16 juin lors du Big Bang Éco du Figaro, glisser sur la scène de la Salle Wagram pour expliquer ce que serait l’emploi dans trente ans. La force de son humour, la qualité de son élocution, l’aisance de ses déplacements, la pertinence de son second degré… la gérante du cabinet August & Debouzy (120 avocats, 200 personnes au total), avocate associée spécialiste du droit du travail et patronne du pôle social (34 personnes, dont 7 autres associés), a retourné l’assistance et alors démontré qu’elle est aussi une grande comédienne. « Elle a fait beaucoup de théâtre dans sa jeunesse, rappelle la juge Laurence Vichnievsky, sa tante et marraine de onze ans son aînée. Elle a le sens de la formule.» Et pas qu’un peu… « Emmanuelle a une personnalité lumineuse, rayonnante, séduisante ; elle est créative et vous embarque là où elle veut vous emmener », rapporte Marie-Claire Carrère-Gée, la présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi. « Elle réussit toujours à faire passer des messages importants , abonde Franck Morel, avocat en droit social et gérant du cabinet Barthélémy de Paris. Elle manie les concepts et a le souci de ne pas être inaccessible. »

N’en jetez plus, c’est presque trop pour cette quinqua, maman de trois enfants (Camille 20 ans, Ugo 18 ans et Lara 7 ans). Plaider, c’est son truc. Convaincre, sa deuxième nature. Normal, Emmanuelle Barbara est avocate. Et l’une des meilleures dans son domaine, le droit du travail. Le public, elle connaît aussi : cette férue de golf et passionnée de séries politiques – elle aurait aimé écrire House of Cards – enseigne depuis plus de vingt ans à Paris-I et depuis peu à Sciences Po. « Elle est perfectionniste et passionnée, assure Laurence Vichnievsky. Elle avale beaucoup de livres et d’études sur son sujet, qu’elle maîtrise sur le bout des doigts. Cela produit une réflexion assez unique, teintée d’un peu d’insolence et de mauvais esprit. »

« Comme à l’armée »

Rien ne prédestinait pourtant la petite Emmanuelle à avoir une telle carrière. À 10 ans, celle dont le sang est un mélange de russe (par son grand-père maternel) et d’italien (par son père) voulait être magistrate, procureur même, comme sa tata Laurence, son « modèle absolu ». Mais son aversion pour la fonction publique et la hiérarchie la pousse vers un cursus classique de droit des affaires et droit fiscal. Son Capa en poche, elle est embauchée en 1989 par EY, comme 120 autres jeunes fiscalistes.

Mais Emmanuelle Barbara a beau travailler dans l’une des plus grandes entreprises de conseil du monde, elle est malheureuse. « J’ai passé quatre années de cauchemar où j’ai appris mon métier, comme à l’armée » , raconte-t-elle. Car le droit des affaires ne l’intéresse pas. Son dada, c’est le droit du travail, « une matière de loser», comme elle le dit elle-même. Aussi la jeune femme pudique mais obstinée colle aux basques d’un vieil avocat en droit social qui lui apprend la matière « par la voix orale et non dans les livres » , nuance-t-elle. « Elle a construit sa connaissance de manière empirique, ce qui fait d’elle une excellente praticienne et technicienne », jure Franck Morel.

En 1994, celle qui se voit désormais comme « une imposture » – elle vient du fiscal – est recrutée comme avocate en droit du travail chez Sales Vincent Georges, un cabinet chic de 100 avocats. Et là, sa vie bascule. Elle y rencontre Gilles August et Olivier Debouzy (décédé en 2010) qu’elle rejoint en 1996 dans le cabinet qu’ils viennent de monter : August & Debouzy… L’ascension peut alors commencer…

« J’ai eu un coup de bol extraordinaire , se rappelle-t-elle : les 35 heures, mises en place par Martine Aubry, font exploser les affaires du cabinet. C’est pour cela que j’ai toujours un petit mot gentil pour cette dame qui m’a beaucoup aidée. » Emmanuelle dirige vite 15 collaborateurs, est promue associée à 32 ans, en 1998, nommée avocate spécialiste du droit du travail à l’ordre en 2000, gérante du cabinet en 2001…

En dehors de conseiller ses clients internationaux (Microsoft, Philip Morris, Orange, EDF…) et de défendre « des causes perdues d’avance » – elle a été l’avocate de TF1 Production pour « L’Île de la tentation », une émission que ses enfants avaient interdiction formelle de regarder –, Emmanuelle Barbara s’investit beaucoup dans les think-tanks, type Institut Montaigne, pour faire évoluer la pensée sur le modèle social. Et aussi « pour ne pas mourir » , dit elle. Elle s’intéresse aux conséquences de la robotisation ou de l’ubérisation de l’économie sur le salariat. Croit au mouvement, pas à l’ancienneté qu’elle voit comme « la mort du salariat ». Veut réhabiliter le travail et combattre sa version doloriste. A soutenu la philosophie de la loi El Khomri, que le gouvernement n’avait pas assez marketée et réfléchie.

« La Raymond Soubie de l’avenir »

L’étape d’après ? Sans doute la politique. L’avocate distille déjà ses précieuses analyses aux candidats à la primaire de la droite en général et à Alain Juppé en particulier, dont le staff a testé auprès d’elle quelques idées. « Emmanuelle aime la politique, pas les politiques : elle veut peser sur les décideurs, pas décider elle-même », précise Laurence Vichnievsky. « J’ai une attirance répulsive pour la politique, confirme l’intéressée. J’adorerais être l’éminence grise des dirigeants de demain, la Raymond Soubie de l’avenir. » Raymond Soubie, le président des sociétés Alixio et Taddeo, le pape du social qui a conseillé, entre autres, Jacques Chirac et Raymond Barre à Matignon dans les années 1970, puis Nicolas Sarkozy à l’Élysée à la fin des années 2000… Tout un symbole.

 

Par Marc Landré, Le Figaro, mercredi 19 octobre 2016


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